Le chanteur de complaintes et l’imagerie populaire

Publié le par vampiresilediable-bagne

 

 

Sous l’Ancien Régime et au XIXème siècle principalement, les crimes ont produit des complaintes. L’imagerie populaire les a mis en scène ainsi que le chanteur de complainte, acteur essentiel de leur diffusion.

 

Au commencement était le livret de colportage. Le colporteur, cheminant sur les routes de France, sa boutique sur le dos - une balle en bois remplie de marchandises diverses - proposait, outre de la mercerie et des objets de pacotille, des livres imprimés sur un papier de mauvaise qualité mais enrichis de gravures sur bois. Au milieu de cette littérature populaire figuraient les récits horrifiques de bandits, tels que celui relatant l’histoire de Cartouche ou Guilleri[1].


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Puis vint l’image populaire appelée canard, feuille volante illustrée d’un seul côté comprenant le texte de la complainte ainsi qu’une illustration gravée et colorisée au pochoir du type images d’Epinal, illustrant une scène caractéristique de l’affaire criminelle.


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Mais, pour être connues, ces complaintes requéraient une voix pour être entendues du plus grand nombre ainsi qu’un accompagnement musical approprié. Dignes héritiers des troubadours ou goliards du Moyen-Âge, les marchands ambulants devenaient chanteurs sur les places des villages et dans les villes accompagnés parfois d’un instrumentiste (orgue, vielle, guitare ou violon) s'ils n'étaient eux-mêmes musiciens. Epoque révolue que ces chanteurs, qui, sur la place des villes et villages, étalaient leur présentoir et se lançaient dans l’évocation des plus effroyables crimes.

A Paris les chanteurs du Pont-Neuf créaient les chansons qui deviennent des standards[2]. En 1788 dans son célèbre Tableau de Paris [3], Louis-Sébastien Mercier évoquait ces assassins qui  « dès le jour même de leur supplice, enfantent des complaintes qui sont chantées dans tous les carrefours et composées par les chanteurs du Pont-Neuf. » La proximité du Palais de Justice et l’application de la loi sur la place de Grève toute proche permettait une diffusion rapide de l’information et donc de la complainte. Il en ait un qui excellait déjà en la matière au XVIIème siècle, le cocher de Verthamont, qui devait son appellation à son ancienne profession, celle de cocher du magistrat Verthamont. Il composait des complaintes sur l’air des Pendus, l’équivalent du temps de l’air de Fualdès. Il écrivit ainsi une complainte sur l’assassinat du lieutenant criminel Tardieu et de sa femme en 1665 pour cinquante pistoles[4], quai des Orfèvres, dont je vous livre le premier couplet :

Des voleurs insolents,

Qui n’avoient pas d’argent,

Ont d’humeur incivile,

Assassiné Monsieur,

Lieutenant, plein d’honneur[5],

Criminel de la ville.

 

En 1852, dans son Tableau de Paris[6], Edmond Texier nous dévoilait le visage d’un type particulier qu’il nommait le marchand de crimes et d’accidents. Voilà une profession à l’appellation surprenante n’est-ce pas ? En fait l’homme n’était ni plus ni moins qu’un marchand de feuilles volantes, les fameux canards.

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Un autre personnage parisien mérite notre attention. L’homme œuvrait principalement place de la Bastille et avait pour sobriquet le marquis de la Vessie. S’accompagnant d’un instrument pour le moins rudimentaire – un bâton et deux cordes tendues sur une vessie – il interprétait avec un fort accent gascon un répertoire varié de chansons comme la complainte du jeune homme empoisonnée[7].


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Dans la campagne alsacienne, sur cette place du village de Barr, à l’occasion de la foire, c’est un chanteur de complainte accompagné d’un orgue qui se donnait en spectacle, pointant une baguette sur une mordhat - bannière toilée tendue au mur - sur laquelle sont représentées les différentes scènes du crime. Curieuse scène, non ? 


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Au pied même de la guillotine, place de la Roquette à Paris par exemple, des crieurs[8] s’époumonaient alors que les spectateurs attendaient avec une impatience non dissimulée l’accomplissement du châtiment, ivres de sang et de vengeance. L'exécution publique jouait ici un rôle évident d’édification du peuple. Le condamné en montant les marches de l’échafaud en était l’acteur principal.

Encore au début du XXème siècle, en Bretagne, à l’occasion d’un pardon, les badauds avaient l’opportunité d’écouter le chanteur psalmodier ses guerziou, pendant que sa femme se chargeait de la vente de ces feuilles volantes posées à même le sol.


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Puis vint le développement de l’édition. Les chansons de faits divers n’étaient plus au goût du jour. Une des dernières complaintes en date est sans doute celle sur Violette Nozières en 1933. Le chanteur de complainte s’était alors effacé depuis longtemps au profit du chanteur de rues débitant les chansons en vogue, jusqu’à disparaître aussi à son tour.

Autre temps...autres mœurs !

 

       Et pour aller plus loin, si le sujet vous intéresse, plongez vous dans ces petits formats, ces partitions que ces chanteurs de rues vendaient en chantant au son de l'accordéon. Fouillez dans les coffres poussiéreux de vos grands-mères sous les vieilles photos jaunies. Et au milieu des centaines de chansons d'amour, vous y trouverez celles qui parlent de mauvais garçons.


 

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[1] Capitaine de voleurs, il sévit entre 1602 et 1608 en Poitou, Saintonge et Guyenne.

[2] Ces chansons étaient appelées des Ponts-neuf car c’est sur le Pont-Neuf qu’elles prenaient naissance avant de prendre leur envol dans la capitale et au de-là.

[3] Paru à Amsterdam, anonymement en raison de textes parfois sulfureux qui eut pu attirer des ennuis à son auteur.

[4] Soit pour l’époque l’équivalent de 50 louis d’or.

[5] Mais connu pour son avarice ce que raconte la suite de la chanson ainsi que d’autres écrites à cette occasion.

[6] Equivalent pour le XIXème siècle de celui de Mercier pour le XVIIIème siècle, mais celui comporte a contrario une iconographie extrêmement riche.

[7] In Paris Guide » Tome II, Librairie Internationale, Paris, 1867

[8] Surnommés aussi canardiers

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