Aristide Bruant Le chantre des miséreux, des pègres et des « demoiselles » de Saint-Lazare

Publié le par vampiresilediable-bagne

 

 

 Ecrivain et chansonnier populaire, adoré des humbles et des miséreux dont il chantait le quotidien au tournant du 20ème siècle, Aristide Bruant (1851-1925) est l’un des fondateurs de la chanson réaliste.  

 

         Je tiens Aristide Bruant comme le descendant en ligne directe et légitime de Villon. C’est ainsi que François Coppée présenta Aristide Bruant à la société des gens de lettres en 1891. Ce poète sincère jusqu’au cynisme, mais non sans tendresse, cherche ses inspirations dans le ruisseau, poursuivit Coppée avec enthousiasme et grande éloquence.

Et le ruisseau, il est vrai que Bruant s’y est plongé tout jeune, venu de Courtenay dans le Loiret, pour travailler à la Compagnie des chemins de fer du Nord. La rue est son professeur et aussi son théâtre. Dans les faubourgs,  le jeune Bruant apprit à connaître ce peuple de misère, ces sans-logis, ces exploités, ces affamés, consignant chaque soir ses observations. Il devait en tirer ses plus belles chansons et des romans dont les célèbres Bas-fonds de Paris.

 

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Affiche annonçant une livraison des Bas fonds de Paris.

 

Curieux, il assimile cette langue colorée, l’argot de la rue et va alors le faire connaître à un large public. Le lamento du misérable, le chant de victoire du marlou, la plainte de la marmite[1], les petits plaisirs des humbles, voici en somme les sujets de choix du Maître.

 

     Après des débuts chez Darelli à Nogent-sur-Marne, puis au Concert de l’Epoque, boulevard Beaumarchais, Aristide Bruant fit son entrée au Chat Noir de Rodolphe Salis, boulevard Rochechouart. Mais c’est lorsqu’il rachètera le local pour en faire son propre cabaret, le Mirliton, que le chansonnier rencontrera enfin la consécration. Identifiable par sa tenue invariable quelque soit la saison, l’homme avait belle allure avec son pantalon de velours,  sa veste de chasse à boutons de métal, une chemise rouge et un cache-nez rouge sous un vaste chapeau noir à larges bords.

Rendez-vous compte, un siècle plus tard, son image hors du commun, immortalisée par Toulouse-Lautrec, est encore présente aujourd'hui sur des bocks, calendriers et autres souvenirs achetés par les touristes en visite à Paris.


Mais revenons au tournant du siècle, lorsqu’Aristide accueille son public dans son cabaret , chaque soir à partir de dix heures. Les appellations cavalières du genre « crapules ! » ou « Oh c'te gueule, c'te binette » remplacent le salut respectueux , « Monseigneur », auquel la clientèle était habituée chez Salis. De surcroît, ces dames des beaux quartiers n’échappent pas aux épithètes gaillardes du maître de maison. Mais qu’importe, les messieurs de la haute, les fins-de-siècle, sont ravis de se faire engueuler par Bruant. Ils applaudissent ses écarts de langage et se régalent en écoutant ces histoires du quotidien tristes ou drôles, parfois même pleines de tendresse, chantées avec force et passion. Lautrec lui-même était un hôte tenace du cabaret Bruant, amoureux lui aussi de ce répertoire non conventionnel. Le peintre Theophile Steinlen fréquente aussi les lieux. Il illustrera les chansons de son ami dans l’hebdomadaire le Mirliton et dans les recueils de chansons de Bruant.

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Aristide Bruant peint par Toulouse-Lautrec

 


Dans ce répertoire on croise les miséreux, ceux qui vivent dans la rue (l’hôtel du tapis vert, Lézard, Grelotteux...) pendant que d’autres s’engraissent (Oùsqu’est l’pain, D’la braise, Fins de siècle...). La rue c’est le lit du pauvre et, au final, parfois son linceul. Ecoutez donc cette chanson Sur l’pavé :

 

Sur l'pavé, y'a des gens qui d'meurent;

Y'en a qui viv'nt, y'en a qui meurent

Sur l'pavé.

 

Y'en a qui provoqu'nt des bagarres

D'autr's qui ramass'nt des bouts d'cigares

Sur l'pavé.

 

Y'en a qui se pos'nt en victimes,

Pour qu'on leur jett' quelques centimes

Sur l'pavé.

 

Y'en a d'autr's que la hont' fait taire,

Et qui s'en vont crevant d'misère

Sur l'pavé.

 

       Les acteurs des chansons d’Aristide Bruant on les rencontre au coin de la rue. C'est la femme (la femme, les Marcheuses, la ronde des Marmites), celle qui finit sur le carreau ou à Saint-Lazare (Conasse, Soupé du mac, A Saint-Lazare ...).  Ce sont aussi les ouvriers qui triment jour après jour pour le patron exploiteur (Gréviste, Pus d’patron...). Et bien sûr le chansonnier célèbre ces marlous, ces pantinois que la mort attend sur un trottoir, au bagne ou sous l’acier glacial de la guillotine (Sonneur, chant d’Apaches, la marche des dos, A la Roquette, A Mazas, A Montrouge... ) :

 

Tu dois ben ça à ton p'tit homme

Qu'a p't'êt' été méchant pour toi,

Mais qui t'aimait ben, car, en somme,

Si j'te flaupais, tu sais pourquoi.

A présent qu'me v'là dans les planques

Et qu'je n'peux pus t'coller des tas,

Tu n'te figur's pas c'que tu m'manques,

A Mazas.

 

Faut que j'te d'mande encor'quéqu' chose,

Ça s'rait qu't'aill's voir un peu mes vieux.

Vas-y, dis, j't'en pri', ma p'tit' Rose,

Malgré qu't'es pas bien avec eux.

Je n'sais rien de c'qui leur arrive.

Vrai, c'est pas pour fair' du pallas,

Mais j'voudrais bien qu'moman m'écrive

A Mazas...

 

 

Par ailleurs, Bruant se rappelle aussi que tout jeune, à Courtenay, engagé comme franc-tireur pendant la guerre de 1870, avec quelques camarades, il engagea une bataille héroïque contre les Uhlans de Bismarck. De fait, profondément nationaliste, il chantera aussi la gloire de cette armée du peuple (Serrez les rangs, la Noire, le 113ème de ligne, la cantinière du 113ème...) tout en n’oubliant pas les plus humbles qui la compose, les parias (les Petits Joyeux, Aux Bat. D’Af., A Biribi).


Sur le haut de la Butte, à l’angle de la rue Cortot et de la rue des Saules se trouvait le refuge du Maître, sa maison. Et  sur la grille, une plaque affichait le seul titre que Bruant revendique : Chansonnier populaire. 

 

        Imité, notamment par le Bruyant Alexandre qui fut la doublure du maître au Mirliton, à ses débuts sur scène. Copié par tant d’autres encore dans sa tenue vestimentaire, il a été peint par Toulouse-Lautrec bien sûr et interprété en son temps par Eugénie Buffet ou Yvette Guilbert. Et si vous croisez aujourd’hui rue Saint-Vincent, à Montmartre ou sur les boulevards, un homme vêtu tout de noir avec son écharpe rouge et son chapeau à larges bords, à coups sûrs Bruant vit encore.

 

 

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Couverture illustrée par Steinlen du journal Le Mirliton du 14 avril 1893.

 

 

 

 

 



[1] En argot, la prostituée qui a un souteneur.

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