Angola Prison Blues

Publié le par vampiresilediable-bagne

Voici l'histoire de la prison la plus vaste en superficie des Etats-Unis, qui fut aussi l'une des plus meurtrières et où aujourd'hui les prisonniers trouvent leur rédemption dans la foi et une vie quotidienne rythmée par le travail obligatoire et l'organisation de rodéos chaque mois d'octobre.

Prison songs : les blues du pénitencier

De tous temps, il faut le reconnaître, la musique a trouvé à s’exprimer en dehors des villes, dans les campagnes ou dans les coins les plus reculés du monde. Des chants se sont élevés pour célébrer la vie, les peines et l’espoir. Grâce au collectage effectué par quelques hommes de bonne volonté et à leur conservation, ces chants traditionnels ont ainsi échappé à l’oubli et, pour beaucoup, sont devenus la source même de nos mouvements musicaux actuels.

Je vous emmène en voyage, un voyage initiatique au cœur des Etats-Unis, celui de deux hommes, un père et son fils, John et Alan Lomax (1915-2002), ont ainsi parcouru les chemins des Etats du Sud (Alabama, Floride, Louisiane, Mississipi et Texas) pour enregistrer chants traditionnels et musiciens amateurs dans les plantations, les églises, voire même des pénitenciers.

John Lomax (1867-1948), ethnomusicologue et folkloriste, a passé l’essentiel de sa carrière, à collecter des chants de cow-boys, ainsi que des morceaux de musique de vieux bluesmen dans les Etats du sud des Etats-Unis. C’est d’ailleurs à la suite de ses premières collectes que de John Lomax publiera en 1910 une anthologie Cowboys songs and Other Frontier Ballads qui le rendra célèbre et dont la préface est signée par le non moins célèbre...président Theodore Roosevelt qu’il rencontra lors d’une célébration Frontier Days Celebration à Cheyenne dans le Wyoming[1] attaché qu’il était aussi à la préservation des musiques amérindiennes.

John Lomax va créer la Texas Folklore Society et, à l’occasion de l’inauguration de sa première publication pour elle, il appellera à la collecte et la préservation du folklore précisant que « il y a nombre de matériaux de recherche à portée de main, non pas enterrée dans des livres poussiéreux ou des enregistrements incomplets, mais des personnes bien vivantes ». Mais c’est seulement à partir de 1933 qu’il partira sur les routes avec son fils Alan pour effectuer des enregistrements de terrain pour le compte de la Bibliothèque du Congrès de Washington. C’est du matériel lourd qu’utilise alors l’ethnomusicologue : un enregistreur sur disque microsillon puis un phonographe enregistreur à acétate pesant plus de 150 kg, le tout enfermé dans le coffre de sa Ford. Ainsi équipés, les voici embarqués sur les chemins parfois tortueux et souvent poussiéreux qui les conduisent vers les plantations et autres coins de campagne. Le matériel s’allégera plus tard avec l’emploi d’un magnétophone portable. Vive la révolution technologique qui a ainsi permis d’enregistrer des documents sonores extrêmement précieux.

A l’époque de la ségrégation raciale, les Lomax parcourent aussi les Etats du sud pour enregistrer ces work songs comme on appelle ces chansons chantées dans les chain gang[2] afin de rythmer le pénible travail sur les routes et dans le champs. « [les prisonniers,] réduits à compter sur leurs propres ressources pour se distraire (...), continuent de chanter, surtout les prisonniers de longue date qui ont été isolés pendant des années et n'ont pas encore été influencés par le jazz et la radio, les mélodies noires typiques de l'ancien temps. » C’est ainsi que s’exprime John Lomax justifiant l’intérêt de ce collectage.

Leur voyage débute dans les fermes-prisons du Texas, puis les conduit au pénitencier d’Etat de Louisiane plus connu sous le nom d’Angola. Il doit son nom au fait qu’il occupe le terrain d’une plantation dont la plupart des esclaves y travaillant étaient originaires de l’Angola en Afrique. Les prisonniers étaient employés au travail du coton ou de la canne à sucre et pouvaient être employés à d’autres activités à l’extérieur du pénitencier.

Les chain gang ont été illustrés au cinéma au travers notamment du film de Mervyn LeRoy en 1932 I am a fugitive of a chain gang (« je suis un évadé ») avec Paul Muni ou O’Brother de Joe Cohen en 2000 où Georges Clooney campe une sorte d’Ulysse des temps modernes, échappé avec deux compagnons du pénitencier de Louisiane et nous transportant dans un road movie musical.

Dans la réalité, John Lomax y fait la rencontre d’un joueur de guitare Huddie William Ledbetter, condamné pour tentative de meurtre. Séduits, les Lomax enregistrèrent des centaines de chansons et obtinrent sa grâce. Ledbetter entame ensuite une carrière sous le label RCA d’abord, puis pour Capital Record, devenant une légende du blues sous le nom de Leadbelly.

Aujourd’hui, si la prison d’Angola est connue pour y pratiquer la peine de mort par injection léthale, les prisonniers ont cependant la possibilité d’organiser des rodéos dans la prison intra-muros pour financer des programmes de réinsertion.

Il est important de noter que le passage des Lomax dans le sud de la Louisiane fut aussi l’objet de collectes des chansons en langue française dont on retrouvera certaines réorchestrées dans le célèbre Lousiana Story de O’Flaerty. Et à ce titre ils furent l’un des déclencheurs du renouveau des musiques de Louisiane avec l’inventaire qui en découla.

Parchman, 1947, prison d’état du Mississipi[3] : Alignés en rangs serrés, les hommes balancent leur hache qui vient heurter le bois d’un coup sec ...tchac ...une voix forte s’élève pour entonner cette chanson traditionnelle Rosie[4] qui prend vie une fois encore au rythme du travail des prisonniers noirs. Be my woman gal ...tchac ...et un chœur de dix hommes s’élève à l’unisson I be your man et chacun d’abaisser son outil en même temps... tchac.

Le chant reprend de plus belle scandé par la hache manœuvrée mécaniquement en guise de diapason :

Every day is Sunday’s, dollar in your hand.

In your hand, Lordy, in your hand

Every day is Sunday’s dollar in your hand.

Stick to the promise, galm, that you made me,

Wasn’t gonna mary till-a I go free,

I go free, Lordy, I go free

Was’nt gonna marry till-a I go free...

Comment ne pas ressentir une certaine humilité et être saisi par la force et la rage qui animent les prisonniers. Ces voix parfois dures, parfois tendres, reflètent l’âme de ces hommes revenus à l’état d’esclavage qui chantent pour oublier leur condition et « pour passer le temps » comme l’a exprimé si justement l’un d’entre eux au micro d’Alan Lomax.

Au milieu de toute cette « production » musicale on perçoit toute l’émotion du moment comme celle que procure le souvenir de leur mère, celle qui les attend quelque part, Don’t you hear po’ Mother Callin’t. Mais leurs chants prennent une dynamique supplémentaire avec l’usage d’instruments comme l’harmonica autorisé pendant les temps de repos.

Il en est ainsi du morceau Prison blues extrait du volume 1 de l’album éponyme, produit par Alan Lomax, relatant le jugement qui conduisit le malheureux en prison et ses conséquences en terme de perte de liberté et de soif de retour :

Well, now you all was standin’ round

The courthouse, babe,

Lord know, when Judge Dabney give me my time,

Lord, you all was standin’ round the courthouse...

On peut citer aussi ce superbe solo d’harmonica Disability boogie woogie, extrait du volume 2 et interprété par Curry Childress :

It’s a deep boogie woog !

It’s a disability woogie,

It’s a deep boogie woog.

And boys, I’m gonna swing it on out !

John et Alan Lomax découvreurs de celui qui devint une icône du folk américain, Woodie Guthrie ou du grand bluesman Muddy Waters, ont été des pionniers de la recherche musicale et ont rendu possible la préservation d’un riche patrimoine qu’ils nous donnent l’opportunité d’apprécier aujourd’hui encore.

Alors bon voyage...au cœur des blues de la pénitentiaire.

[1] In Last Cavalier: The Life and Times of John A. Lomax, 1867-1948 par Nolan Porterfield, 2001 (University of Illinois Press)

[2] Groupe de prisonniers enchaînés travaillant ensemble à des travaux pénibles sur les routes ou chantiers.

[3] Cèlèbre sous le nom de Parchman farm ou Parchman.

[4] Une des chansons les plus emblématiques de la prison de Parchman et qui connut cependant diverses versions. Enregistrement effectué en 1947 par Alan Lomax et extrait de l’album Prison songs : Historical Recording from Parchman Farm volume II (The Alan Lomax Collection) © 1997 Rounder Records Corp. .

Alan Lomax,Negro Prison & Blues Songs Rosie

CD Take the Hammer de Leadbelly (reprise de l’album The Midnight Special and Southern Prison Songs, RCA)  ©BMG 2003

CD Take the Hammer de Leadbelly (reprise de l’album The Midnight Special and Southern Prison Songs, RCA) ©BMG 2003

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