La complainte de la butte rouge

Publié le par vampiresilediable-bagne

La complainte de la butte rouge

La Louison, la bascule à Charlot, l’Abbaye de Monte-à-regret, le vasistas, la butte, l’abbaye de cinq pierres (1), autant de surnoms donnés à une veuve fatale enlaçant ses nombreux amants dans une étreinte mortelle et froide.



En 1789 lorsque le Docteur Guillotin défendit son projet d’exécution par décapitation, il expliqua avec une certaine bonhomie « Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’oeïl, et vous ne souffrirez point. » Comme on peut s’en douter son intervention suscita alors quelques rires et sarcasmes. Une chanson chantée sur l’air du menuet d’Exaudet sera même composée raillant le médecin humaniste :

Guillotin,
Médecin
Politique,
Imagine un beau matin
Que pendre est inhumain
Et peu patriotique.

Aussitôt
Il lui faut
Un supplice
Qui sans corde ni poteau
Supprime du bourreau
L'office.

Et sa main
Fait soudain
La machine
Qui simplement vous tuera,
Et que l'on nommera
Guillotine.

Pourtant le 3 mai 1791, l’Assemblée décrète : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. »
Tchac ! La guillotine commença alors sa longue carrière au service de la République, accueillant ses amants entre ses bois, tranchant les têtes de manière industrielle sous son couperet de fer.
Parodiant des religieuses récitant des litanies à la Sainte Vierge sur le chemin les conduisant vers l’échafaud, certains la surnommèrent la Sainte Guillotine.
- V’là la liste des gagnants à la loterie de la Saine Guillotine, criaient les camelots, après les séances du tribunal révolutionnaire établissant la liste des prochaines charrettes de condamnés.
La Convention lui donna aussi le nom pompeux de rasoir national avec un barbier nommé Sanson. Et le peuple revanchard allait voir guillotiner en chantant. Et au pied de l’échafaud on y dansait la Carmagnole comme le signale cette chanson En 93, écrite par F.L.Benech sur une musique de Léo Daniderf :

Lison depuis déjà trois nuits,
N’a pas quitté la guillotine ;
En attendant, on chante on rit,
On danse autour de la machine !
(La Carmagnole)
On amène le chevalier,
Lison supplie la populace :
« Grâce pour mon bien-aimé !
«
Qu’on me guillotine à sa place !

Tout d’abord au service de la Révolution, l’effroyable instrument de mort devient ensuite le bras armé de la justice républicaine.
Dès lors, escarpes anonymes et assassins célèbres allaient se succéder pour mettre la tête à la petite fenêtre... éternuer dans la sciure... épouser la veuve... ou se faire photographier (2)... voire même se faire couper le sifflet...bref se faire faucher. La pègre n’a pas été avare de vocabulaire pour qualifier l’activité effrénée de la guillotine. A titre d’anecdote j’évoquerai ces prisonniers de la prison de la Roquette - devant laquelle l’échafaud était installé (3) - parlant du jour de la Saint Jean-Baptiste pour évoquer le matin où un de leurs camarades va se faire raccourcir. De fait l’imaginaire va trouver dans la guillotine matière à s’exprimer. La science même va se pencher sur les effets de la décapitation (4). On a connu aussi des amoureux comme Lacenaire qui voyait en elle sa fiancée.

Pour leur part, les chansonniers ne sont pas les derniers à broder sur le thème. Il en est même un en particulier que son obsession de la guillotine rendit fou. C’est Jules Jouy, goguettier montmartois, ami d’André Gill et de Xavier Privat. Cet auteur prolifique finit par sombrer dans la folie et mourir à 44 ans en 1897.
Il écrivit plusieurs chansons contre la guillotine, notamment les deux échafauds et ce poème mis en musique par Pierre la Veuve et chantée par la grande Damia.

Les exécutions étaient alors publiques et la foule s’amassait sur la place durant la nuit précédent l’annonce d’une exécution pour ne pas manquer le sordide spectacle. Dans la chanson Avant l’exécution, Jouy évoque d’ailleurs cette populace ivre de sang :


Nous sommes la populace ;
Nous gueulons à Pranzini (5) !
- On s’embête sur la place !
Ca s’ra bientôt fini !
De ton sang nous voulons boire
Sous les pieds de l’échafaud !
Oh ! oh ! oh ! oh !
C’est ta poir’, ta poir’, ta poir’ !
C’est
ta poire qu’il nous faut ! (bis)

Jouy nous raconte aussi dans Place de la Roquette l’aventure d’un badaud qui se rend chaque nuit sur un banc place de la Roquette dans l’attente de l’exécution. Mais épuisé par ses nuits il finit par la rater. Enfin les couplets d’Après l’exécution évoque le devenir du corps coupé en deux du supplicié promis à la dissection et qui sera jeté ensuite dans le champ de navet du cimetière d’Ivry.
Lors de ces spectacles populaires mais ô combien effroyables la foule était parfois difficile à maîtriser, les incidents étaient monnaie courantes (vols, accidents, pugilats..) c’est pourquoi la présence de plusieurs bataillons de gendarmes était requise pour l’encadrer.

Après la fermeture de la Roquette, la guillotine s’installait sur le trottoir à l’angle de la rue de la Santé et du boulevard Arago dans le XIVème arrondissement de Paris jusqu’en 1939, date à laquelle la justice décida de dissimuler l’acte tragique derrière les murs de la prison de la Santé, à l’abri des regards et des passions.
La dernière exécution eut lieu en 1977 et, fort heureusement depuis, l’affreuse veuve pris le voile définitivement, repue et désarmée.

(1) Ces pierres font référence aux cinq dalles de granit placées devant la prison de la Roquette, sur lesquelles on montait l’échafaud.

(2) En référence à l’aide exécuteur qui tient la tête du condamné au travers de la lunette, lui-même surnommé le photographe.

(3) Après la place de Grève et la barrière Saint-Jacques, la première exécution publique devant cette prison eut lieu en 1851.

(4) Voir l’ouvrage passionnant d’Anne Carol, Psychologie de la veuve, aux éditions Champ Vallon

(5) Assassin exécuté en 1887.

Commenter cet article