Complaintes du bagne

Publié le par vampiresilediable-bagne

 

Complaintes du bagne

Mémoires sur micosillon

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       A l’ère du fichier numérique, la musique devient immatérielle. Le CD est déjà dépassé.  Mais c’est sans compter sur le retour du bon vieux vinyle dans les bacs des disquaires. Aujourd’hui on s’arrache à prix d’or les vieux albums de la pop anglaise, les picture-discs,  les albums rares des Rolling Stones, les vieux standards du folk et même les chansons de prison et du bagne.

 

         Au fil de mes déambulations j'ai chiné moi aussi ces précieuses galettes. Quel plaisir d’écouter ce chuintement, ces craquements sur la platine ! Et quel témoignage plus tangible et plus poignant que ces chansons gravées sur ces inestimables rondelles noires ! Ces chansons m’ont fait découvrir un univers unique : le bagne et son imaginaire.

 

       Il est temps de dépoussiérer ce patrimoine unique. Commençons par ces refrains qu’entonnaient les forçats là-bas en Guyane, suant sous la chaleur moite de cette contrée d’Amazonie, subissant les coups des chaouchs et rêvant à la Belle.

Parmi ces chansons, une en particulier était le plus souvent reprise: L’Orapu. Un petit proxénète, condamné aux travaux forcés pour un crime qu’il se refuse à avouer, l’a fait connaître. L’homme en question c’est Papillon, alias Henri Charrière, qui, en définitive, aura mieux réussi sa carrière dans le showbiz que dans la truanderie. Reprenant à son compte et sous sa plume romanesque les exploits de bagnards, oubliés ceux-là, comme René Belbenoît[1], Raymond Vaudé, Paul Roussenq et bien d’autres encore, il écrira en effet deux livres qui le rendirent célèbre au point d’être invité par des vedettes du cinéma et d’être le héros d’un film américain, avec – excusez du peu - Steve Mac Queen pour jouer son rôle. Néanmoins, pour en finir avec « l’affaire Papillon », il faut porter à son crédit, l’édition d’un album 33T devenu rare : Chansons du bagne.

Comme pour mieux se justifier en ne cessant de faire référence à son livre dont il était venu faire la promotion, il commente ainsi six chansons enregistrées en 1951 en Guyane: Je suis un forçat (écrite par un médecin du bagne, Marcel Fitoussi), Condamné à mort, Zim la ira, Chanson de l’Orapu et Adieu Paris. En vérité, on ne peut nier le fait qu’il a été l’un de ces transportés et le témoin direct des malheurs quotidiens de ses condisciples. C’est pourquoi cet enregistrement est exceptionnel. Chacun se doit d’écouter avec respect le témoignage précieux d’authentiques bagnards de Guyane la voix parfois éraillée par les ans et le malheur.

 

 

        Parmi les refrains entonnés par les forçats, il en est un autre, Le transporté, écrit en 1912 dont l’auteur est demeuré inconnu[2], même si on l’a souvent attribué au bagnard Miet. Dans les années 60, cette complainte a été interprétée par Jacques Marchais, pilier du cabaret « La Contrescarpe » et enregistrée sur le disque On a chanté les voyous[3]. Dans cette anthologie de chansons de mauvais garçons Le transporté traduit la vision fataliste du quotidien des bagnards réclamant au final une vraie peine de mort plutôt que la guillotine sèche, la mort lente.

C’est Jean fagot qu’on me surnomme,

J’suis un ancien.

Oui, j’ai vu tomber plus d’un homme

Qu’était malin.

Maintenant que je sens que je calanche,

J’veux vous conter

Ce que j’ai vu depuis qu’sur la planche

J’suis l’transporté…

 

           A la fin des années 60, les Quatre Barbus[4], quatuor jouant notamment du pastiche avec la complicité de Francis Blanche et Pierre Dac (la pince à linge), adaptant le folklore des marins, la chanson pour enfants, les couplets paillards et même anarchistes, enregistrent aussi Chants de galères, bagnes et prisons chez Barclay. Entre Bruant et Lacenaire, ils reprennent la Chanson de l’Orapu, la chaîne et la complainte d’un galérien. Ces enregistrements réveillent notre mémoire, même s’ils participent du folklore de leur époque.

 

       

       Au delà des chansons de terrain, de pures créations artistiques ont rendu hommage aux forçats et à l’imaginaire qu’ils suscitent :

Ainsi, en 1960, Pierre Seghers présente un texte à Léo Ferré, le poète anarchiste, alors retiré sur l’îlot du Fort Du Guesclin en Bretagne pour écrire. Je veux parler ici de Merde à Vauban, la complainte d’un homme enfermé dans la citadelle construite par Vauban sur l’île de Ré, là même d’où partaient les condamnés au bagne de 1873 jusqu’en 1938. Mise en musique par Léo Ferré, cette émouvante chanson fut enregistrée et gravée sur l’album Paname[5] mais interdite d’antenne pour un mot, celui de Cambronne. Étonnant, non ?

Mais après tout, l’insulte n’était-elle pas simplement que ce « gros mot » soit associé au nom d’un grand architecte militaire ?

Bagnard, au bagne de Vauban

Dans l’île de Ré

J’mang’ du pain noir et des murs blancs

Dans l’île de Ré…

 

 

      En 1963, la même année où Maurice Fanon, autre poète anar et anticonformiste, créait ce petit bijou de tendresse, L’écharpe (qui lui valut le Prix Charles Cros), suite à son divorce d’avec Pia Colombo, il écrit cette chanson dans une veine contestataire chère à son cœur, Paris-Cayenne gravée sur le 45T À la Jésus chez CBS. En hommage à tous les prisonniers, anarchistes, bagnards, communards, bref les révoltés de tous poils, il assimile au bagne l’ensemble des brimades, qu’elles soient physiques ou morales, subies par les prisonniers de Fresnes et d’ailleurs :

Paris Cayenne tu as la dent

Dure à ceux là qui sont dedans...

 

 

 

           Voilà, je referme ma boite à disques. Mais je ne peux m’empêcher cependant de faire un clin d’œil aux succès de mon adolescence, ces tubs que nous chantions à tue tête entre copines : Monsieur Jacques Higelin et son univers barré et baroque Avec Cayenne c’est fini, enregistré pour l’album Champagne, sorti sur vinyle en 1980 sous le label EMI MUSIC, cette chanson vire à la dérision, comme un chant d’espoir en définitive.

 

Car fort heureusement ce Cayenne-là... qu’on se le dise... est bien fini !

 

 

 

[1] Qui réussit son évasion jusqu’aux Etats-Unis où il écrivit Dry guillotine traduite en français par Les compagnons de la belle.

[2] Publiée en 1924, dans le livre d’Antoine Mesclon Comment j’ai subi quinze ans de bagne.

[3] Chez Vogue, 1968, dans la collection Florilège de la chanson populaire française.

[4] Groupe composé de Jacques Tritsch, Marcel Quinton, Pierre Jamet et Georges Thibaut.

[5] Sortie en 45T et dans l’album Paname chez Barclay, 1960.

 

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