Musique au bagne

Publié le par vampiresilediable-bagne

  

« La musique adoucit les mauvaises mœurs ».

 

 C’est en ces termes qu’un quelconque marlou, dans le film Circonstances atténuantes de Jean Boyer en 1939, atteste de l’effet salvateur de la musique sur les mauvais sujets, alors que commence à jouer l’accordéoniste.

 La musique, qu’elle soit le moyen d’apaiser des souffrances ou un mode de protestation, a tenu une place non négligeable dans l’histoire de la pénitentiaire et en particulier celle des bagnes. Avec des moyens parfois rudimentaires - instruments de fabrication artisanale ou acquis sur son pécule - le forçat a pu s’y adonner.

 Si le forçat en premier lieu était affecté à des travaux de force ou de charge, certains, au talent reconnu se voyaient confier le rôle de professeur de musique auprès des enfants de familles à Brest. On a vu ainsi l’un d’eux qui se rendait en ville régulièrement donner ses cours, simplement attaché par une demi-chaîne et accompagné d’un seul garde.

 

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En Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, un assassin très bien noté par sa hiérarchie, donnait des cours de violon aux enfants des fonctionnaires.

L’administration pénitentiaire, pour régler les journées de travail, avait aussi recours au clairon et au tambour : ils étaient joués à heure fixe par des forçats désignés à cet office.

 

Plus tard, la musique prit des allures plus officielles et mieux organisées lorsque la Transportation[1] put disposer d’une fanfare, destinée principalement, il est vrai, à divertir les surveillants et leurs familles.

C’est ainsi qu’en Guyane, un ensemble de cuivres (cornets à piston, trompettes, trombones...) œuvrait au camp des relégués[2] de Saint-Jean-du-Maroni et faisait danser les fonctionnaires et leurs femmes à l’occasion de bals officiels.

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 Ces cuivres furent ensuite presque complètement remplacés par des instruments à cordes. En parallèle, de nouveaux arrivants introduisirent les tangos, fox-trot et autres danses du jour.

 A Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, la fanfare composée d’une quarantaine de condamnés disposait d’un kiosque à musique, place des Cocotiers, pour y jouer devant un public choisi le Premier Vol de l'hirondelle, la Perle d'Italie, la Rose de Péronne, les Fiancés de la mort. Ces condamnés n'avaient d'autre tâche pénale que de cultiver leur art et ils employaient, chaque jour, les huit heures réglementaires de travaux forcés à répéter leurs morceaux en public.

Les répétitions avaient lieu au camp de Montravel, à deux kilomètres de Nouméa, dans un enclos planté de splendides mimosées tropicales. Les aubades se donnaient trois fois par semaine pour les promeneurs de la Place des Cocotiers, une fois pour les malades de l'hôpital civil. L'honorable fanfare prêtait également son concours aux bals du gouverneur, aux solennités municipales et à toutes les fêtes patriotiques. Du reste, ses programmes se terminaient invariablement par la Marseillaise, et il faut reconnaître que les forçats de Calédonie exécutaient l'hymne national avec beaucoup de conviction.

 

En fait, au bagne de Toulon, déjà, le commissaire du bagne, Monsieur Raynaud, avait créé un corps de musique militaire. Il avait la certitude que la musique avait un pouvoir calmant sur les natures nerveuses et irritables de ses pensionnaires. Aussi, au moyen d’une économie sur un petit fonds secret dont il avait la libre disposition, il fit l’acquisition de divers instruments de musique.

 

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Il recruta ses musiciens parmi les condamnés. Des concerts s’improvisaient dans la chiourme[3], jusqu’au jour où l’Amiral Mackau fut salué par une aubade en passant devant le bagne. Il s’étonna que les forçats puissent disposer d’une musique alors que l’infanterie de marine n’en avait pas.

Et bien, qu’à cela ne tienne ! Il décida tout bonnement de confisquer le matériel instrumental du bagne pour le donner à la marine.

Triste personnage en vérité !

 Les bagnes de Brest et de Rochefort abritaient aussi quelques musiciens. Lors de ces concerts impromptus qui s’organisaient dans la chiourme le soir, une grande sérénité régnait, comme en a témoigné Benjamin Appert, un philanthrope. Six musiciens lui offrirent un petit concert au moyen de leurs flûtes et de leurs violons, sous la direction d’un maître de musique, un forçat nommé Noël. Appert, lui aussi, pensait que les plus grands criminels n’étaient pas insensibles à l’harmonie.

 Et pourtant, au bagne, l’administration pénitentiaire usait d’un autre moyen pour discipliner ses pensionnaires. Le silence était la règle. C’est pourquoi, pour la plupart, les bagnards usaient du chant comme un moyen de résister à leurs oppresseurs.

On se souvient des récits de Victor Hugo ou de François Vidocq évoquant le départ de la chaîne de Paris avant 1836, lorsque les condamnés se mirent à chanter tout en faisant sonner leurs chaînes les unes contre les autres et en frappant le sol de leur pas lourd. On entendit retentir alors la complainte des galériens :

 

La chaîne

Ca nous gêne;

Mais c'est égal

Ça n'fait pas d'mal.

 

Nos habits sont écarlates,

Nous portons au lieu d'chapaux

Des bonnets et point d'cravate.

Ça fait bross' pour les jabots.

 

Nous aurions tort de nous plaindre :

Nous somm's des enfants gâtés,

Et c'est crainte de nous perdre

Que l'on nous tient enchaînés.

 

Nous f’rons de belles ouvrages

En paille ainsi qu'en cocos,

Dont nous ferons étalage,

Sans qu' nos boutiqu's pay' d'impôts.

 

Ceux qui visitent le bagne

N's'en vont jamais sans ach'ter;

Avec ce produit d’l'aubaine

Nous nous arrosons l'gosier.

 

Quand vient l'heur’ de s'bourrer l'ventre,

En avant les haricots !

Ça n'est pas bon, mais ça entre

Tout comm' le meilleur fricot.

 

Notr' guignon eût été pire,

Si, comm' des jolis cadets,

Ou nous eût fait raccourcire

A l'Abbaye d' Monte-à-Regret.

 

Il faut le reconnaître, en effet, chez les bagnards c’est surtout le chant qui prime, seul moyen d’exprimer leurs griefs contre une société qui les rejette et les traite parfois comme du bétail.

Le silence est de rigueur, on le sait, mais, la nuit tombée, les cases s’animent. Les causeurs ne manquent jamais, quand figure un artiste parmi eux, de lui demander quelque chanson du répertoire des concerts parisiens. Et, pour éviter la sanction, « le libellé », on obture les grilles de couvertures pour atténuer les voix pendant qu’un des transportés fait le guet fin de prévenir de l’arrivée inopportune d’un surveillant.  

En Guyane les poètes locaux ont ainsi composé des chansons reprises par leurs compagnons de misère :

Avez-vous déjà écouté ces hommes déchus entonner l’Orapu, ce chant composé par le bagnard Miel ? Il y décrivait ainsi la misère et la douleur de ses semblables attelés comme des bêtes à des troncs d’arbre qu’ils devaient haler, sous le fouet des surveillants, jusqu’à la crique Orapu :

 

Le bronze a retenti : debout il est cinq heures,
Le voile de la nuit couvre encore l'Orapu,
Des vampires hideux regagnent leur demeure,
Ivres du sang humain dont ils se sont repus.
Pour beaucoup d'entre nous, réveil épouvantable.
Notre esprit vagabond planait sous d'autre cieux,
Mais la cloche en sonnant l'appel impitoyable
Nous rappelle tremblants pour en ces lieux.

Chacun pour le travail s'arme d'un bricole,
Et dans la forêt sombre s'avance en trébuchant,
On dirait des démons la sarabande folle,
Car l'enfer est au bagne, et non pas chez Satan,
Allons vite au biseau, que la corde se place,
Et chantez, malheureux, pour réchauffer vos cœurs,
Oh la, oh la. Garçons, la pièce se déplace,
Et glisse sous les yeux des surveillants moqueurs.

Le soleil cherche en vain à montrer son visage,
Un voile épais et noir le dérobe à nos yeux,
Il pleut, il pleut toujours dans ce pays sauvage,
Ô France, en ces instants, nous regrettons tes cieux.
On franchit les rouleaux, on tombe on se relève,
On ne connaît pour nous que ces mots "Marche ou crève",
L'Orne
[4] apporte en ses flancs de quoi nous remplacer.

Enfin, vers le "dégrad" on arrive; sans trêve
Il nous faut retourner au second numéro,
De douleur, de dégoût, notre
cœur se soulève,
Mais la voix d'un Arabe a crié "Roumi, ro".
Ce supplice sans nom chaque jour se répète.
Enfants des fiers gaulois, qu'êtes-vous devenus ?
Les plus forts d'entre nous marchent en courbant la tête,
Forçats, forçats, pleurez, vos cœurs ne battent plus.

 

 

 

Et encore celle-ci mes amis ! Les entendez-vous fredonner cette autre chanson, composée par Fitoussi, que l’on chante sur l’air des « bateliers de la Volga » ?

 

Le cri d’une sirène
Un bruit de chaînes
Le convoi part
Ils sont hâves et blêmes
Tout un poème
En leur regard

Cohorte douloureuse
C’est l’armée malheureuse
De ceux que Thémis appelle Aujourd’hui
Qui vont quitter à jamais leur pays

Soudain l'un d'eux s'arrête,
en inclinant la tête,
c'est qu'on vient de lui dire tout bas
ces simples mots tu n'es qu'un forçat.

La bas à la Guyane,
dans la savane et les chantiers,
combien de pauvres ères
dans la misère semblent expier.

Des rires de folies,
des râles d'agonies,
semblent monter au-dessus des cachots
dont parfois monte un lugubre sanglot.

La fièvre qui les terrasse,
la mort qui les menace,
toute la gamme des maux d'ici-bas
semblent planer sur le corps du forçat.

L'évasion est un crime
que l'on réprime sévèrement,
la réclusion horrible
et ses terribles isolements.

Misère physiologique,
celle, vengeur tragique,
d'une société cruelle ou vaincu,
un cri, un râle, un forçat à vécu.

Le requin, bête immonde,
semble guetter dans l'ombre,
le corps qu'on jette entouré d'un vieux drap,
et c'est ainsi que finit le forçat.

 

 

Allez donc, fagots[5] de malheur !

Chantez tant qu’il est encore temps. Et songez à la belle qui vous attend de l’autre côté du Maroni.

 

 

[1] Appellation donnée au bagne colonial et regroupant les condamnés à une peine de travaux forcés, les transportés.

[2] Condamnés à la relégation en Guyane suite à récidives, on les distingue des transportés et des déportés (condamnés politiques).

[3] La chiourme est ici l’endroit où les bagnards sont réunis, la vaste salle où ils dorment. Le terme couvre aussi l’ensemble des bagnards.

[4] L'Orne était le nom d'un bateau qui transportait les bagnards de France vers la Guyane.

 

[5] Bagnards en argot.

Publié dans Histoire

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rocamora 12/08/2013 10:38

bonjour, de très intéressantes informations sur la musique dans le contexte du bagne (on connait aussi les talents artistiques des bagnards dans les constructions, la sculpture, la peinture) qui
pour certains ont peut être servis à gagner quelques sous pour améliorer leur quotidien infernal;
Cependant, vous ne citez pas vos sources, serais-je indiscrète si je vous les demandais ?

bonne journée

Dominique Rocamora